« I started on Monday »

Cologne, octobre 2011. Dans une salle de conférence parsemée de journalistes et d'activistes anti-corruption, un homme en costume écoute depuis plus d'une heure, stoïque, la liste des péchés de son nouvel employeur. Walter De Gregorio est directeur de la communication de la FIFA depuis quelques jours à peine, et il a eu l'idée, en théorie assez maligne, de venir prendre le pouls chez « l'ennemi » : le congrès Play the Game, quartier général mondial de ceux qui documentent la corruption dans le sport.

Arrive le moment des questions. Andrew Jennings se lève. Quinze ans que le journaliste écossais traque la FIFA, et il ne va pas laisser passer l'aubaine : il interpelle De Gregorio. « Combien vous paie-t-il pour sauver Blatter ? » La suite est un petit chef-d'œuvre de communication de crise ratée. De Gregorio s'empêtre, cherche à faire de l'humour et finit par livrer sa ligne de défense : une mafia, un cartel, ça tue des gens, ça porte des armes… « nous, nous parlons de football ». Et puis, en dernier recours, cette phrase en guise d'aveu d'impuissance : « I started on Monday. »

L'histoire lui laissera quatre ans de mandat, et autant pour revoir sa définition de la mafia. Le 8 juin 2015, douze jours après les arrestations à l'aube du Baur au Lac — dont il vient d'assurer, face à la presse mondiale, l'improbable service après-vente — De Gregorio est l'invité du talk-show de Roger Schawinski sur la télévision suisse. En fin d'émission, l'animateur lui demande sa blague préférée sur la FIFA. « Le président de la FIFA, le secrétaire général et le directeur de la communication sont dans une voiture. Qui conduit ? La police. » Trois jours plus tard, la FIFA annonce son départ « avec effet immédiat ». L'homme venu jurer à Cologne que sa maison n'était pas une mafia sort par la petite porte, congédié par communiqué de presse pour une blague… sur la mafia. À Zurich, l'omertà se pardonne mieux que l'humour.

The Gambino & FIFA families

Comparer la FIFA à une organisation criminelle devrait relever du pamphlet ou être au mieux une réponse cynique aux perches que tend depuis des décennies son service communication, obsédé par l'expression « FIFA Family ». Le problème, c'est que cette métaphore a une existence juridique.

La FIFA appartient en effet à une liste très sélective d'organisations désignées comme « entreprise » au sens de la loi RICO (Racketeer Influenced and Corrupt Organizations Act). Comprendre : pas l'accusée elle-même, mais la structure à travers laquelle le racket s'opère.

Promulguée par le Congrès américain en 1970 pour faire tomber les parrains de la Cosa Nostra en permettant de condamner les chefs d'un réseau sans qu'ils n'aient à se salir directement les mains, cette législation anti-mafia a trouvé à s'appliquer pour la toute première fois au sport mondial le 27 mai 2015. Une compagnie historique dont l'instance faîtière du football mondial se serait bien passée.

Le hot boy summer de Gianni

Fast forward : été 2026, Coupe du monde américaine, où suivre les affaires de la FIFA a relevé du pur masochisme pour le supporter moyen : un prix de la Paix, un scandale de carton rouge, une convocation au Congrès et, en apothéose, la plus grande compétition de la planète qui manque de devenir un actif privé entre deux poignées de mains à la Trump Tower. Un vertige estival qui n'a pourtant rien d'une anomalie. C'est l'aboutissement logique d'un système, d'une méthode et d'un sentiment d'impunité nés sur la colline du Zurichberg il y a un demi-siècle, et perfectionnés depuis.

Nous avons tenté de défaire le fil des affaires pour mieux comprendre la situation dans laquelle se trouve l'instance de gouvernance du football mondial.

SAISON 1 — HAVELANGE, L'ARTISAN

Le bouquet de chrysanthèmes

Francfort, 11 juin 1974, sept heures du matin, jour d'élection à la présidence de la FIFA. Sir Stanley Rous ouvre les rideaux de sa chambre d'hôtel sur un ciel d'ardoise qui vide des trombes d'eau sur la ville. Il ne sait pas encore que c'est son dernier jour à la tête de la FIFA.

Ancien maître d'école, arbitre de la finale de la FA Cup 1934, il préside depuis treize ans une organisation qui ne ressemble en rien à ce qu'elle deviendra : moins de cent membres, un Mondial à seize équipes, une poignée de salariés à Zurich et un président qui travaille depuis son salon londonien.

On y gère le football comme on tient un gentlemen's club, avec la conviction profonde qu'il appartient à ceux qui l'ont inventé. Mais cette conviction va se fissurer sous ses yeux. Rous n'a vu venir ni la mondialisation du football (boycott des fédérations africaines au Mondial 1966), ni l'argent, qui déjà à l'époque frappait à la porte de la colline du Zurichberg.

Face à lui, le Brésilien João Havelange, cinquante-huit ans, fils d'un ingénieur belge enrichi dans le négoce d'armes, avocat de formation, patron des autobus de Rio, nageur olympique à Berlin en 1936 (puis en water-polo en 1952) et politicien jusqu'au bout des ongles. Il fait ce qu'aucun candidat n'a jamais fait pour ce poste : campagne. Plus de quatre-vingts pays visités, souvent avec « O Rei » Pelé, et à chaque escale la même promesse : des stades, des compétitions de jeunes et des places au Mondial pour ceux qui n'en ont pas.

Le résultat de l'élection est sans appel. Pour la première fois depuis sa création rue Saint-Honoré à Paris, la FIFA est présidée par un non-Européen. Havelange embrasse le vaincu et lui tend un grand bouquet. « Pour eux, ce sont des fleurs, dira Rous. Pour moi, ce sont des chrysanthèmes. »

Dassler, Blatter & Nally : les Machiavel de Landersheim

Le lendemain de sa victoire, Havelange a un problème simple : il a promis le développement à la moitié de la planète, mais n'a pas de quoi le payer. Il se tourne alors vers l'homme qui a failli lui faire perdre l'élection : Horst Dassler, patron d'Adidas (et fils d'Adi Dassler), tenait la plupart des fédérations européennes et les avait presque toutes rangées derrière Rous.

Havelange, impressionné, décide de s'allier à lui et à son associé de l'époque, un publicitaire londonien du nom de Patrick Nally (voir ITW). Considéré comme le père spirituel du marketing sportif, Nally fait partie des premiers à avoir compris que le sport peut être un redoutable outil de communication et de publicité. Avec Havelange et Dassler, il signe en mai 1976 le premier contrat de sponsorisation mondial de l'histoire : le FIFA x Coca-Cola Football Development Programmes, pour environ 10 millions de francs suisses, une somme colossale pour l'époque permettant de financer les onéreuses promesses d'Havelange. Pour diriger le programme, Nally et Dassler placent à la FIFA un proche qu'ils ont formé à Londres, puis à Landersheim : un certain Joseph Blatter, qui deviendra ensuite secrétaire général d'Havelange.

Nally découvre ensuite que la FIFA ne possède même pas les droits marketing de son propre Mondial. Les panneaux, les concessions, les licences : tout cela appartient au pays hôte, qui les vend à qui il veut. Résultat, des stades dépareillés d'un match à l'autre, et rien de mondial à offrir à un sponsor mondial.

L'hôte du prochain Mondial, justement, c'est l'Argentine, où un coup d'État vient d'installer une junte. Flairant l'opportunité de générer de nouveaux revenus pour la FIFA, Nally se rend à Buenos Aires pour négocier avec les généraux au pouvoir. Il y trouve un régime qui n'a pas la moindre idée de ce qu'il détient. Les généraux ont un seul enjeu en tête : celui de leur image. Et Nally va leur vendre exactement ce dont ils ont besoin : un mois de mondovision où l'Argentine aura l'air normale.

Contre cette promesse, il obtient les droits marketing de la compétition. Mais son ingéniosité ne s'arrête pas là : il les revend ensuite par secteur d'activité. Coca-Cola pour les boissons, Philips pour l'électronique, Canon pour la photographie… l'acheteur ne paie plus seulement pour être vu, il obtient également la garantie que son concurrent ne le sera pas.

Deux inventions sortent de cette négociation menée d'une main de maître par le Britannique : la sponsorisation par catégorie, et l'idée que le sport peut laver une réputation.

« Tu es trop anglo-saxon »

À ce stade, on pourrait (presque) refermer le dossier. Un dirigeant conquiert une institution endormie, trouve l'argent qui manquait, ouvre le jeu aux continents qu'on ignorait, et invente au passage l'économie du sport moderne : c'est une réussite, pas un scandale. Le football des années 1970 avait besoin d'argent pour cesser d'être un club fermé, et le sponsoring le lui a donné.

Havelange, en vingt-quatre ans, fera entrer cinquante nouvelles fédérations, créera les Mondiaux de jeunes, du futsal et des femmes, fera passer la Coupe du monde de seize à trente-deux équipes. Ce bilan n'est pas une façade. Il est réel, et il est la raison pour laquelle personne, pendant un quart de siècle, n'a voulu regarder ce qu'il y avait réellement dessous.

Ce qu'il y a dessous, un homme le raconte encore aujourd'hui. Dans les accords qu'il négocie avec Dassler, Nally découvre une ligne qu'il refuse d'accepter : des paiements destinés non pas à la FIFA, mais à des personnes. À Havelange notamment, qui n'est pas salarié de la FIFA et n'a donc aucune raison de toucher quoi que ce soit sur les contrats qu'il signe au nom de l'institution. Mais quand Nally s'oppose, Dassler lui répond qu'il a « besoin de garder le contrôle », et lui reproche d'être « trop anglo-saxon ». La doctrine de Dassler, résumée en une phrase, et qui fera office de règle d'or pendant des années. À partir de là, chaque contrat que signe la FIFA porte deux tarifs : celui de la prestation, et celui de la signature.

Nally, lui, est rapidement exfiltré par Dassler. En 1982, quand l'agence de marketing japonaise Dentsu offre à Dassler les moyens de financer seul la suite, celui-ci choisit de se passer de son associé et fonde avec elle, à Lucerne, ISL — International Sport and Leisure. La société hérite des contrats, des sponsors et des relations que Nally avait apportés, et devient l'intermédiaire commercial de la FIFA, du CIO et de l'athlétisme mondial. Tout passe désormais par elle : la valeur, l'accès au marché, et les versements.

Une faillite qui fait tache

Celui qui fait circuler l'argent s'appelle Jean-Marie Weber. Il est l'homme de confiance de Dassler, que le journaliste Jens Weinreich décrira à sa mort comme le plus grand convoyeur de fonds de l'histoire du sport. Sociétés-écrans, comptes dans des paradis fiscaux, espèces : les versements remontent vers les décideurs en fragmentant leur trace. Une situation qui n'alerte personne : le football continue de se développer, et ISL de prospérer.

Mais le 21 mai 2001, ISL fait faillite. Une faillite a cet inconvénient qu'elle transforme des arrangements entre amis en pièces comptables. Les auditeurs ouvrent les livres… et la justice suisse suit le mouvement, ouvrant une enquête pénale. En 2008, à Zoug, la justice juge d'abord ceux qui transportaient l'argent : six anciens cadres d'ISL sont jugés, trois sont condamnés, dont Jean-Marie Weber, coupable d'avoir détourné 90 000 francs suisses sur un de ses comptes personnels.

Les bénéficiaires, eux, font l'objet d'une seconde procédure, pour « abus de confiance, subsidiairement gestion déloyale ». Elle vise João Havelange, et son ancien gendre Ricardo Teixeira, patron du football brésilien et membre du comité exécutif de la FIFA. Le raisonnement du procureur est simple : les commissions qu'ils ont encaissées sur les contrats étaient de l'argent dû à la FIFA. En droit, ils se sont enrichis aux dépens de l'institution qu'ils dirigeaient. La FIFA est la victime, ils sont les auteurs.

Cette procédure n'ira jamais devant un tribunal. Le droit suisse permet de classer une affaire contre réparation : les personnes visées indemnisent la victime, et les poursuites s'arrêtent sans jugement. En janvier 2010, l'arrangement est conclu pour 5,5 millions de francs suisses. Teixeira verse 2,5 millions tout en niant tout comportement délictueux. Havelange 500 000 francs, sans commenter les accusations.

Le troisième payeur est la FIFA. Elle apporte les 2,5 millions restants, soit près de la moitié de la réparation qui lui est due. Autrement dit, la victime finance l'indemnisation de son propre préjudice pour que ses dirigeants n'aient pas à s'expliquer devant un juge. Et elle y met une condition, que l'ordonnance mentionne noir sur blanc : son versement est subordonné à l'abandon des poursuites contre son ancien président et son membre du comité exécutif alors en fonction.

141 967 500,93… tout ronds !

Des rédactions se battent alors pendant deux ans pour avoir accès au document : le dossier remonte jusqu'au Tribunal fédéral, et en 2012, la plus haute juridiction suisse tranche et le rend public.

La FIFA met le document en ligne le jour même, en se félicitant par communiqué qu'il puisse enfin être rendu public. Nous l'avons retrouvé dans son intégralité, et on y lit ceci : entre 1989 et 2001, ISL a versé 141 967 500,93 francs suisses à des décideurs du sport mondial. Près de 22 millions sont attribués à des comptes liés aux deux Brésiliens entre 1992 et 2000. Et le procureur écrit, noir sur blanc, qu'ils « ont utilisé illégalement des actifs qui leur étaient confiés pour leur propre enrichissement, à plusieurs reprises ». Ce sont les constats d'une ordonnance de classement, pas les motifs d'une condamnation : personne ne sera jamais jugé pour ces sommes.

Le dossier contient un dernier détail. Un versement d'un million destiné à Havelange a été, par erreur, viré sur un compte de la FIFA. Qui le savait ? Le directeur financier, écrit le procureur, « mais aussi, entre autres, P1 ». P1 est un code, il désigne un dirigeant de la FIFA dont le rapport tait le nom… mais dont la justice n'a pas fini d'entendre parler.

INTERVIEW — PATRICK NALLY : « J'ai existé, j'existe encore. »

En 1976, ce publicitaire londonien de 29 ans signe avec Coca-Cola le premier contrat de sponsoring mondial de l'histoire du sport, au profit de la FIFA de João Havelange et avec l'appui de Horst Dassler, le patron d'Adidas. Quelques années plus tard, il est écarté du système qu'il a créé, puis effacé de son histoire officielle. Cinquante ans après, il raconte sa version. Entretien réalisé le 25 septembre 2026 pour Dynasties, le podcast de The Take, traduit de l'anglais et condensé.

Le Financial Times vous a surnommé « le parrain du marketing sportif ». Vous êtes d'accord ?

C'est un joli titre. Mais non, pas le parrain. Plutôt le créateur.

Votre livre, « Game Changer », vient de paraître. Pourquoi l'écrire maintenant ?

Il m'a fallu longtemps pour m'y mettre. Mais je me suis dit qu'il fallait enfin rassembler les vrais faits sur la façon dont l'industrie du marketing sportif s'est développée, parce que beaucoup d'autres en ont reçu le mérite. J'ai trois enfants, qui ont tous des enfants. Je me suis dit : dernière chance, remettons les choses à leur place. Cette histoire a été cachée, par la FIFA, par le CIO, par l'athlétisme. Ce n'est pas un livre pour critiquer qui que ce soit. C'est mon parcours personnel, la façon dont j'ai aidé à créer ce business mondial.

Vous avez quitté l'école à 15 ans. Comment devient-on le créateur du marketing sportif ?

J'ai commencé comme coursier dans une agence de publicité à Londres, puis je suis passé aux relations publiques. Ma mère travaillait dans les relations publiques, et ce sont des gens qui la connaissaient qui m'ont recruté. Un de mes clients était les Littlewoods Pools, les paris sur le football. J'allais sans cesse sur Fleet Street voir les vieux journalistes sportifs, et j'ai appris à boire avec eux. Je suivais les résultats parce que, selon les scores, je devais aller chercher quelqu'un qui venait de gagner une grosse somme, l'amener à Londres et organiser la remise du chèque devant la presse. C'est là que j'ai compris la passion des gens pour le football.

Plus tard, on m'a proposé de diriger le service de relations publiques d'une nouvelle agence, aux côtés de Peter West, un commentateur de la BBC. Pour l'impressionner, je lui ai dit : « Peter, vous semblez en connaître un rayon sur le sport. Pourquoi ne pas faire du sport un moyen de communication ? » Je n'y avais pas réfléchi, c'était une remarque de petit malin. Mais ça lui a plu. Notre premier client vendait des timbres-primes dans les stations-service : j'ai imaginé un programme pour apprendre le tennis aux enfants de tout le pays. C'était sans doute la première réponse vraiment pensée par le sport à un besoin de communication. Quand j'ai voulu me lancer seul, Peter m'a dit : « Pas question, je viens avec toi. » C'est la naissance de West Nally, en 1970.

Comment avez-vous rencontré Horst Dassler ?

Fin 1974, un ancien athlète britannique m'a appelé pour me dire que Horst Dassler voulait me rencontrer. J'ai répondu : « Qui est Horst Dassler ? » Je n'en avais aucune idée. Je suis allé le voir dans son auberge, à Landersheim. Une cuisine formidable, du vin, et de longues nuits à parler : la première fois, nous sommes restés debout jusqu'à quatre ou cinq heures du matin. Il avait soutenu Sir Stanley Rous contre Havelange à l'élection de la FIFA, et il avait presque fait basculer le scrutin. Havelange a gagné, mais il a vu l'influence de Horst, et ils sont devenus très proches. Seulement, Havelange avait promis un plan en huit points, et la FIFA n'avait pas d'argent, Havelange non plus, et Horst non plus. Je pense qu'on m'a fait venir pour que j'apporte l'argent.

Et cet argent, c'était Coca-Cola.

Je connaissais l'entreprise. Jusque-là, tout était décidé localement chez eux, mais leur directeur marketing s'intéressait aux budgets mondiaux, et le sport est un sujet mondial. Ils voulaient aussi montrer, dans beaucoup de pays, que Coca-Cola n'était pas seulement arrivée avec l'armée américaine. J'ai passé environ seize mois à construire le programme et à voyager dans le monde entier. Il fallait des programmes de développement pour l'Afrique et l'Asie, mais aussi une Coupe du monde des jeunes, lancée à Tunis en 1977, et une place pour les embouteilleurs. Il fallait aussi quelqu'un à l'intérieur de la FIFA pour gérer tout ça. C'est pour ça que nous sommes allés chercher Sepp Blatter. Après l'avoir recruté, il a d'abord passé du temps avec mon équipe à Londres, puis avec celle de Horst à Landersheim.

Vous êtes toujours en contact avec lui ?

Pas de carte de Noël, mais nous échangeons un message WhatsApp de temps en temps.

Comment fixe-t-on le prix de quelque chose qui n'a jamais été vendu ?

Au doigt mouillé. Personne d'autre ne se portait volontaire, alors le pigeon de service, moi, a fixé ce qui lui semblait un montant raisonnable, sans savoir qu'il allait devenir très déraisonnable. La FIFA n'avait pas d'argent. Je suis allé présenter le projet au conseil d'administration de Coca-Cola, à Atlanta, et ils ont accepté de garantir environ 10 millions de francs suisses. En échange, je revendais tous les droits.

Pour la Coupe du monde 1978, vous êtes allé négocier avec la junte argentine…

C'était terrifiant. La FIFA était à peine structurée : quelques bureaux en location à Zurich, très peu de personnel. Je ne voulais pas que Pepsi puisse avoir accès à l'événement. Il fallait que quelqu'un aille rencontrer la nouvelle junte, et personne ne voulait y aller, alors on m'a désigné. J'avais l'autorisation de menacer de déplacer la compétition. À mon premier voyage, je suis arrivé à l'hôtel, entouré de voitures militaires et d'armes, et on m'a immédiatement remis dans une voiture pour me renvoyer à l'aéroport : un général chargé du Mondial venait d'être assassiné. J'avais très peur. Puis on m'a demandé de revenir, et j'y suis retourné.

À ma grande surprise, les généraux, et notamment Viola, ont été très coopératifs. Ils connaissaient mon passé dans les relations publiques. Ils savaient que la Coupe du monde était une opération d'image pour eux. Ils n'avaient qu'une condition : « Nous devons gagner. »

Dans les tribunes, les généraux portent des costumes croisés, pas des uniformes. C'était votre idée ?

Oui. Peu avant le Mondial, j'avais assisté là-bas à une course automobile avec Coca-Cola : barbelés, militaires, armes partout. Je leur ai dit que ce n'était pas possible pendant la Coupe du monde. Pas d'uniformes, pas d'armes dans les stades. Toute la sécurité a été habillée en survêtements Adidas à trois bandes, ce qui a ravi Horst. On aurait dit des athlètes, mais c'étaient des militaires. Ils ont suivi à la lettre la formation en relations publiques que ma mère m'avait donnée, et ils l'ont fait brillamment. Je ne vous parlerai pas du Pérou, et de la façon dont on s'est assuré qu'ils gagnent ce match. Mieux vaut garder certaines choses pour soi.

[NDLR : Le 21 juin 1978, l'Argentine devait battre le Pérou par au moins quatre buts d'écart pour se qualifier pour la finale. Elle s'est imposée 6-0. Ce match fait l'objet de soupçons d'arrangement depuis près de cinquante ans, sans que rien n'ait jamais été prouvé.]

Pour la première fois, un événement mondial avait des droits centralisés : stades « propres », contrôle de la publicité et des licences, exclusivité mondiale par catégorie de produit. Coca-Cola, Seiko, Canon, Philips. Et en 1978, l'opération n'a rien coûté à Coca-Cola. Je n'ai jamais vu la population d'un pays passer aussi vite du plus bas au plus haut qu'à la fin de cette finale. C'est une expérience que je n'oublierai jamais.

Que s'est-il passé ensuite ?

J'ai peut-être trop bien réussi. Havelange voulait passer de 16 à 24 équipes pour le Mondial 1982, et l'Espagne n'avait pas prévu ça. Fin 1978, à Madrid, avant une réunion avec les organisateurs espagnols, Horst m'a retrouvé dans les toilettes pour hommes et m'a annoncé que je devrais trouver 45 millions. Comment il était arrivé à 45 ? Je suis sûr qu'il avait fait ça au doigt mouillé, lui aussi. Bêtement, comme un jeune homme qui veut toujours dire oui, et parce que je voyais Horst comme une figure paternelle, j'ai dit d'accord. 45 millions, c'était trop pour un seul événement de quelques semaines. J'ai donc créé Intersoccer 4, un programme exclusif de quatre ans qui regroupait la Coupe du monde, l'Euro, les compétitions de l'UEFA et la Coupe du monde des jeunes. Au total, j'ai dû lever environ 130 millions. Le stress était inimaginable, mais ça a marché. C'est devenu le modèle de tous les programmes de sponsoring qui ont suivi, aux Jeux olympiques comme en athlétisme.

On dit qu'on vous a pris votre entreprise en une semaine.

On me l'a prise, c'est vrai. Horst m'a dit, très habilement : « Patrick, Dentsu m'offre tout cet argent. Je n'ai pas besoin de leur céder de parts, parce que j'ai tout. Tu as levé l'argent dont j'avais besoin, on était d'accord. Mais si tu étais à ma place, que ferais-tu ? » Et je me suis dit : oui, sans doute la même chose. C'était évident de là où il était, beaucoup moins de là où j'étais.

Pourquoi ne pas l'avoir attaqué en justice ?

L'épuisement, ma jeunesse, et je n'avais aucune idée de ce que j'avais vraiment créé. Horst m'a dit : « J'ai maintenant les poches pleines. » Mes avocats m'ont fait comprendre que ce serait un combat très long et très coûteux. Et pendant des années, j'étais pris dans sa toile. J'ai cru, bêtement peut-être, qu'il finirait par réparer les choses. Juan Antonio Samaranch m'avait laissé entendre que la situation pourrait s'arranger. Mais Horst est mort en 1987, et le contrôle est passé à ISL. Ils ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour me bloquer, vous ne pouvez pas imaginer. C'était comme une guerre dont je n'ai jamais compris la raison. Ils ne voulaient pas qu'on sache que j'avais existé, ni que ces programmes n'avaient pas été créés par eux.

Vous dites aussi avoir refusé de payer Havelange.

Quand Horst m'a demandé de lever l'argent pour un projet de rachat, baptisé « Project West », il avait inscrit dans les chiffres des paiements à Havelange. Nous nous sommes violemment disputés. Je lui ai dit : non, ce n'est pas à nous de payer Havelange, c'est à la FIFA. Blatter était payé par la FIFA, alors un président professionnel devait l'être aussi. Horst m'a répondu : « Absolument pas. J'ai besoin de garder le contrôle. » Il m'a dit que j'étais trop anglo-saxon.

Je ne pense pas qu'au fond, Havelange était un homme mauvais. Il a fait un travail incroyable pour bâtir la FIFA. C'était un visionnaire, qui est peut-être devenu un bandit par la suite. Il a eu tort d'accepter les paiements de Horst au lieu de se verser un salaire, et ça aurait tout réglé. Pour Horst, que ce soit au CIO, en athlétisme, au football ou en boxe, contrôler l'homme assis dans le fauteuil de président, c'était contrôler tout le reste. Avec ce nouvel argent, on a mis le pouvoir au centre. L'argent protège le centre [du pouvoir, NDLR], le centre protège l'argent. En cinquante ans, ça n'a pas changé. Ce pour quoi on me trouvait trop anglo-saxon reste le cœur du problème.

Vous connaissez Gianni Infantino depuis l'époque où il avait encore des cheveux, paraît-il.

C'est vrai. Je l'ai connu au CIES, bien avant l'UEFA, et je crois beaucoup à la formation dans notre métier. Mais ce n'est pas l'individu, c'est le système. Havelange a été réélu, réélu, réélu. Puis Blatter, puis Infantino. Le pouvoir corrompt, et il faut le retirer à ce petit groupe. Ce que j'aime dans la démarche de l'UEFA devant les tribunaux, ce n'est pas de savoir si elle va gagner ou perdre. C'est la transparence : les documents vont enfin sortir. En mars, il ne faut pas seulement changer de président, il faut changer la structure, parce que personne ne devrait avoir autant de pouvoir. Je repense aux journalistes de Fleet Street, à la passion des mères, des filles, des fils qui suivent leur équipe. À qui appartient ce sport ? Il appartient aux supporters, pas à un petit groupe qui le manipule parce qu'il contrôle l'argent.

Sachant tout ce que vous savez aujourd'hui, signeriez-vous à nouveau le contrat de 1976 ?

Je ne changerais rien. Ce que j'aurais dû faire différemment, c'est ne pas faire confiance. Mon père est parti quand j'avais dix ans. Horst est devenu une sorte de figure paternelle, et je lui ai trop fait confiance. J'aurais dû me battre davantage. Mais c'était une vie complètement folle : pendant cette période, j'allais à Moscou négocier avec le KGB, je créais des championnats du monde d'athlétisme. Je suis fier de ce que nous avons fait, moi et la centaine de personnes clés de West Nally. Ce n'était pas seulement moi.

C'est pour ça que ce livre existe. Souvenons-nous que des présidents comme Nebiolo, Havelange et Samaranch avaient pour consigne de Horst de faire comme si je n'existais pas. Eh bien, ça suffit. J'ai existé, j'existe encore. Pourquoi ne suis-je même pas invité à un match de Coupe du monde, ou à une épreuve olympique ? Aujourd'hui encore, je n'ai pas reçu une seule reconnaissance, une seule invitation, une seule distinction. Allez, les gars. Ça suffit.

« Game Changer », de Patrick Nally, est paru le 8 octobre 2026.