Cher Gaël,

En cette fin d'année 2026, tu tires ta révérence. À ta manière, comme d'habitude, en nous surprenant une dernière fois. Pas de tournée d'adieux, pas de dernier match à Bercy : ta retraite a été actée en catimini, pour des raisons qui n'appartiennent qu'à toi. Et c'est sans raquette que tu es venu, le 3 novembre, dire au revoir au public parisien.

Tu n'auras pas gagné de Grand Chelem, et pourtant, comme toute une génération de fans de tennis français, nous avons grandi ensemble. Tu ne le sais peut-être pas, mais je te suivais déjà quand tu écrasais le circuit junior en 2004. La génération Clément / Grosjean / Santoro commençait à décliner, et on nous promettait alors que le futur vainqueur français en Grand Chelem viendrait de la nouvelle génération, emmenée par Richard Gasquet.

Tu n'auras pas gagné de Grand Chelem, et pourtant, ton titre à Sopot en 2005 aura eu une résonance toute particulière pour moi, habitant de Varsovie à l'époque, et donc probablement l'un des rares fans à ne pas découvrir l'existence de cette station balnéaire polonaise.

Tu n'auras pas gagné de Grand Chelem, et pourtant, tu es l'un des rares joueurs de tennis à m'avoir fait veiller la nuit, et, je l'avoue, à m'avoir fait parfois réveiller mes voisins en sautant du canapé, ébahi par une énième glissade ou un énième coup entre les jambes venu d'ailleurs. Avec toi, on ne savait jamais ce qui allait se passer, que tu sois mené deux sets à zéro ou l'inverse.

Tu n'auras pas gagné de Grand Chelem, mais que se serait-il passé si tu avais converti l'une de tes deux balles de match en quart de finale de l'US Open 2014 contre Roger Federer ? Qui peut croire que tu n'aurais pas battu Marin Čilić puis Kei Nishikori ? Quoique, cela aurait été tellement toi de battre l'un des GOAT avant de perdre en demi-finale contre Čilić, avec tout le respect que je dois au joueur croate.

Tu n'auras pas gagné de Grand Chelem, et pourtant, tu nous as offert des soirées inoubliables. Comment oublier le Central de Roland-Garros debout, une nuit de mai 2023, quand tu as dépassé une nouvelle fois tes limites pour gagner à 36 ans un match contre Sebastián Báez que ton corps ne voulait plus jouer ?

Comment expliquer qu'un athlète dont la carrière s'apparente à une suite de rendez-vous manqués soit aussi populaire ? Probablement parce que tu n'as jamais considéré le tennis comme un métier. Tu jouais avec et pour ton public, parfois à l'excès, tentant souvent le coup impossible plutôt que de gagner le point sans panache. Dans un sport où tout le monde aura fini par se ressembler, tu n'auras jamais ressemblé à personne.

Et pourtant, toute la nouvelle génération de joueurs, dont tu auras accompagné l'émergence grâce à ta longévité, te cite comme un exemple, et parfois même comme une idole.

Alors que tu prends le capitanat de l'équipe de France de Coupe Davis, je tenais, comme beaucoup d'autres je pense, à t'adresser un dernier et immense merci.

Tu n'auras pas gagné de Grand Chelem, mais tu auras gagné le Grand Chelem du peuple.